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UN PAPE DEBORDE

L’analyse d'Hubert Windisch, professeur émérite de théologie à la faculté de théologie de l’Université de Freiburg (D), parue sur Kath.net.

« Lorsque le pape émérite Benoît XVI a publié son émouvant hommage au Cardinal Meissner récemment décédé, on a pu lire, entre les lignes, une certaine critique de la situation dans laquelle se trouve actuellement l’Eglise. Et on ne peut pas exclure non plus, que dans ces critiques était incluse la façon dont l’actuel pontificat est exercé.
De fait, de nombreux prêtres et laïcs se disent inquiets en considérant certains événements dont l’écho nous parvient de Rome : ce pape ne serait-il pas dépassé par sa charge ? Les réflexions qui suivent justifient largement qu’on se pose certaines questions :
Lorsque Jorge Mario Bergoglio fut élu pape le 13 mars 2013, comme successeur du pape Benoît XVI, il se rendit tout d’abord, comme le veut la tradition, dans cette pièce qu’on appelle la Chambre des Larmes (camera lacrimatoria) qui se situe à côté de la chapelle Sixtine. C’est là qu’il devait revêtir les insignes de sa charge pontificale : la mozette de velours rouge garnie d’hermine blanche, la croix dorée des papes et les traditionnelles chaussures rouges. Mais il refusa de porter ces insignes. Il aurait ajouté : “C’en est fini à présent de ce carnaval”. Quoiqu’il en soit, ce pape ne semble pas avoir saisi la signification symbolique de ces insignes : la mozette rouge rappelle la souffrance et le sang du Christ ; la croix dorée symbolise à la fois la dignité et la lourdeur de la charge pontificale ; les mules rouges font référence à Constantin XI, le dernier empereur byzantin - le rouge était le symbole du pouvoir des empereurs byzantins - qui trouva la mort lors de la conquête de Constantinople en 1453 par les musulmans.
Lorsque Bergoglio entra ainsi dans la loggia des bénédictions, le monde entier a pu vivre en direct la prise de fonction de la charge pontificale la plus banale qu’il n’y ait jamais eue depuis que la radio et la télévision sont là pour en témoigner. Bergoglio dit à ces milliers de gens rassemblés sur la place Saint Pierre non pas : “Laudetur Jesus Christus” ou “In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti”, mais : “Buona sera”. Dès cet instant, une inquiétude s’est installée. La crainte qu’un pontificat banal allait peut-être faire suite à cette entrée banale ; la crainte de l’émergence d’un autre type de “carnaval”, comme cela semblera d’ailleurs se confirmer quelques jours plus tard lorsqu’on vit le pape se mettre un nez rouge de clown lors d’une audience générale sur la place Saint Pierre.
Lucrecia Rego de Planas, une catholique mexicaine qui connait personnellement Bergoglio depuis de nombreuses années, écrivait quelques mois seulement après l’élection du pape François une lettre ouverte aux accents tragiques : “Le pape aime être aimé de tous”. Voilà qui permet de comprendre certains faux-pas de Bergoglio quant à sa manière de gérer le style et le contenu de sa charge : une inflation de mots au cours de nombreux interviews, des coups de téléphones et des homélies matinales, ou encore des postures officielles affectées et artificielles qui, certes, sont efficaces pour faire la une des magazines, mais s’avèrent déplacées dès lors qu’il s’agit du salut des âmes des fidèles.
Un collègue protestant m’écrivait un jour : “Il ne suffit pas d’aller à pied chez le coiffeur ou chez le dentiste, de se servir soi-même à la cantine du Vatican ou de se rendre en Fiat 500 à un rendez-vous avec le président des Etats-Unis pour être un bon pape. J’ai bien peur que par les trous de sa soutane ne suinte un peu de vanité”.
Celui qui aime être aimé des autres se voit souvent contraint, en tant que pasteur de l’Eglise, à mettre une partie de l’annonce de l’Evangile sous le boisseau. S’il s’agit du pape, il risque alors fort de cesser d’être ce rocher qui résiste fermement aux tempêtes de la vie : il peut alors ressembler davantage à une dune de sable se mouvant sous le vent de l’esprit du temps ; il peut être amené à exprimer des positions et des opinions serviles, se pliant aisément à tout et à chacun, et qui aboutissent finalement à un affaiblissement inadmissible de la conscience que l’Eglise catholique a d’elle-même.
On verra ainsi dans une vidéo, lors d’une invitation à la prière initiée par le pape en janvier 2016, des représentants du bouddhisme, du judaïsme, de l’islam et de la chrétienté se présenter côte à côte. Devant eux, les symboles religieux de leurs communautés respectives, à savoir : une statue de Bouddha, un chandelier à sept branches, un tasbih musulman (sorte de chapelet), et… non pas la croix du Christ, mais un simple petit enfant-Jésus de la crèche.
On verra ainsi le pape, en la fête du Jeudi Saint 2016, laver les pieds de prisonniers, et parmi eux des musulmans, geste aboutissant par là non seulement à affadir la symbolique attachée à l’action de Jésus lors de la dernière Cène, mais même à en fausser le sens.
On verra ainsi le pape, un samedi, veille de la Pentecôte 2014, inviter des représentants des trois religions monothéistes à une prière pour la paix dans les jardins du Vatican, et se laisser littéralement montrer du doigt (en même temps d’ailleurs que le rabbin présent) par le représentant musulman lorsque celui-ci se met à citer, en conclusion de sa prière, la sourate 2 du Coran, celle qui supplie Allah de donner aux fidèles musulmans la victoire sur les peuples infidèles (c’est-à-dire les juifs et les chrétiens).
On verra ainsi le pape, dans l’avion qui le ramène de la Journée Mondiale de la Jeunesse de Cracovie, interviewé au sujet de la violence dans l’islam - rappelons que c’est durant le séjour du pape à Cracovie, le 26 Juillet 2016, que le Père Hamel avait été assassiné par deux musulmans pendant qu’il célébrait la messe dans une paroisse proche de Rouen - répondre aux journalistes en évoquant l’histoire d’une catholique italienne tuée par son gendre. Les journalistes ont dû se demander en eux-mêmes s’ils ne venaient pas d’être témoins d’un bug papal.
On verra ainsi le pape s’envoler sur l’île de Lesbos pour visiter un camp de réfugiés : il en ramènera quelques-uns à Rome, mais uniquement des musulmans ; pas un seul chrétien.
On entendra ainsi, en avril 2017, une comparaison terrible entre les conditions de vie dans les actuels camps de réfugiés et celles qu’avaient connu les prisonniers des camps de concentration nazis.
Et l’on pourrait trouver de nombreux autres exemples dans le domaine de la politique qui, tous, tendent à confirmer la platitude de ce pontificat. Ce dernier est, de plus, caractérisé par les nombreuses contradictions qu’il véhicule : si vers l’extérieur, le discours est imprégné de la notion de miséricorde, à l’interne, l’exercice de la charge pontificale est souvent marqué par une réelle dureté. Qu’on se souvienne par exemple de l’attitude irrespectueuse du pape envers les cardinaux ayant émis les “dubia”, ou encore récemment du limogeage silencieux du cardinal Müller comme Préfet de la Congrégation de la Doctrine de la Foi.
L’exemple le plus flagrant de cette tendance aux propos contradictoires nous vient sans doute du document post-synodal “Amoris laetitia” : d’une part ce document met en avant une ferme volonté de continuité avec les enseignements du passé pour ce qui concerne le mariage et, d’autre part, dans une simple note de bas de page, met à mal tout l’édifice de la doctrine sacramentelle en lien avec le mariage, la confession et l’Eucharistie.
La formule la plus souvent citée au cours de ce pontificat : “Qui suis-je, moi, pour juger ? (Chi sono io per giudicare)”, prononcée par François fin juillet 2013 dans l’avion qui le ramenait du Brésil, concentre tout le malheur qui s’est abattu sur l’Eglise à travers ce pontificat à ce point unique, à savoir l’avènement dans l’Eglise, par le fait du pape lui-même, du règne du relativisme sur le plan doctrinal et pastoral.
Avec tout le respect que je dois à la personne du pape et à sa fonction pontificale, il me faut malheureusement constater que l’image de l’Eglise catholique est aujourd’hui celle d’une communauté fragilisée et déchirée. De nombreux catholiques à travers le monde se sentent dorénavant déracinés dans leur propre Eglise, une Eglise ébranlée dans ses fondements. Où cela doit-il nous mener ? »

Source : Kathnet (trad. MH/APL)

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AMORIS LAETITIA” ET L'UNITE DE L'EGLISE
par Peter Winnemöller

Les interprétations d’ “Amoris laetitia” et leurs conséquences pour l’unité de l’Eglise : CLIQUER ICI

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LES DEUX EGLISES
par Samuel NYOM

Malgré la crise théologique, spirituelle et morale qui fait rage au sein de l’Eglise, les quelques années que nous venons de vivre, en particulier depuis l’élection au suprême pontificat du cardinal Bergoglio, auront au moins permis d’opérer un début de clarification salutaire quant aux véritables lignes de fracture qui traversent l’Eglise actuellement.
L’Eglise universelle se caractérise avant tout par sa diversité : diversité des langues, diversité des cultures et des rites employés, diversité des mentalités et des conceptions de ce que doit être la vie ecclésiale, diversité des modes et des courants idéologiques aussi. Mais en réalité, si l’on analyse la situation à la lumière du seul critère qui vaille, à savoir celui de la foi, on observe que c’est le visage de deux Eglises aux buts diamétralement opposés qui se dessine.
Nous pourrions appeler, non pas ces deux conceptions de l’Eglise mais bien ces deux Eglises, de la manière suivante : l’ “Eglise de la confession” et l’ “Eglise du reniement”.
C’est dans la personne et dans la vie même de l’Apôtre Pierre que nous trouvons l’attitude qui détermine les buts de ces deux Eglises. L’Evangile selon saint Matthieu, en effet, relate le moment où en réponse à la question du Sauveur « Pour vous qui suis-je ? » Pierre répond avec assurance « Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant! » (Mt 16,16) confessant ainsi la foi qui deviendra celle de toute l’Eglise. Prolongeant cette attitude de saint Pierre, une partie de l’Eglise catholique fonde aujourd’hui encore son existence sur cette impérieuse nécessité de confesser la foi dans sa vérité et sa radicalité, quand bien même cette confession heurterait la mentalité dominante qui règne dans le monde occidental. A cette Eglise se rattachent en premier lieu ces innombrables chrétiens d’Orient qui, préférant rester fidèles à la foi dans le Christ plutôt que de prononcer la Châhada - la confession de foi de l’Islam - subissent la persécution et bien souvent le martyr. A cette Eglise également se rattachent ces chrétiens de l’Eglise clandestine de Chine (auxquels Rome fait la sourde oreille) mais aussi ces chrétiens qui, refusant de céder aux sirènes de la modernité occidentale, gardent une pratique de la vie religieuse fidèle à la tradition chrétienne immémoriale ; ces chrétiens, laïcs aussi bien que prêtres et évêques qui, contre vents et marées et en dépit de leurs faiblesses personnelles, restent fidèles aux enseignements de l’Eglise, gardent fidèlement la Parole de Dieu et savent recevoir et mettre en œuvre dans un esprit de fidélité et d’intelligence les rites sacrés légués par la Tradition liturgique. Les chrétiens qui appartiennent à cette “Eglise de la confession” ne sont pas meilleurs que les autres : ils peuvent, eux aussi, se tromper sur tel ou tel point secondaire ; eux aussi sont faibles et pêcheurs au même titre que tous les autres. Leur seul mérite est de mettre la recherche de Dieu au dessus de tout autre objectif et de prendre au sérieux cette parole du Christ : « Si vous étiez du monde, le monda aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait » (Jn 15, 19).
Cependant, au sein-même des structures de cette Eglise officielle se trouve à présent une autre Eglise qui pourrait porter le nom d’ “Eglise du reniement”. Cette Eglise, elle aussi, adopte une attitude que l’on retrouve dans la vie de l’Apôtre Pierre telle que décrite dans les Evangiles : Pierre, apeuré par le sort fait à Jésus, intimidé par la foule haineuse, voit sa foi défaillir et le pousser à renier le Christ : « Non, je ne connais pas cet homme » (Mt 26, 69-75). De même aujourd’hui, cédant aux intimidations du monde et aux exigences de la mentalité dominante actuelle, de nombreux chrétiens - fidèles laïcs aussi bien que prélats de haut rang - en viennent à souhaiter des “aménagements” de la doctrine afin de la rendre acceptable pour la bien-pensance occidentale. Très souvent, ces mêmes chrétiens laissent la sainte liturgie de l’Eglise se faire envahir par la mentalité moderne : une mentalité purement “horizontaliste” dans laquelle Dieu n’est plus considéré comme la réalité suprême devant être au cœur des célébrations, mais comme un accessoire secondaire, comme un prétexte à imaginer de plus ou moins belles mises en scènes où pourront s’exposer les acteurs des célébrations.
Derrière cette attitude qui consiste à laisser le sel de l’Evangile s’affadir se cache l’idée selon laquelle, au fond, la Révélation recouvre une vérité qui n’est pas absolue mais relative, et donc qui doit être passée au crible de la mentalité moderne, laquelle constituerait le véritable critère à accepter sans discuter. Par souci - confortable - de ne pas faire de vagues et de s’accommoder avec tout le monde, de nombreux prélats en viennent à s’aplatir devant tout le monde : devant la bien-pensance actuelle, en en reprenant tous les poncifs et les expressions éculées (“vivre ensemble”, “laïcité”, “accueil de l’autre”, “ouverture à la diversité”, etc.), et aussi devant les autres religions, en particulier l’Islam (ainsi ces clercs qui laissent la profession de foi islamique être prononcée dans des églises, voire qui la prononcent eux mêmes, attitude qui tranche avec celle de ces coptes d'Egypte qui encore récemment préférèrent se laisser massacrer plutôt que de la prononcer...).
Evidemment, ces catholiques de l’ “Eglise du reniement” ne souhaitent pas renier la foi chrétienne ; pourtant, en cédant sur des points parfois fondamentaux, ils s’engagent sur une pente qui les mène inéluctablement au reniement et donc, in fine, à une apostasie sourde mais bien réelle.
Le véritable drame réside dans le fait que cette “Eglise du reniement” s’est insidieusement installée au sein-même de l’ “Eglise de la confession” jusqu’à devenir en de nombreux endroits - et en particulier en Europe occidentale- majoritaire et dominatrice grâce aux soutiens dont elle bénéficie jusqu’aux plus hauts niveaux de la Hiérarchie.


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UN FIDELE A-T-IL LE DROIT
DE REPRENDRE LE PAPE OU UN SUPERIEUR ?

Une question d'actualité à laquelle répond le Professeur Roberto De Mattei en se basant sur l'Ecriture Sainte et la Tradition : CLIQUER ICI

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TRANSMETTRE LE SENS DE LA LITURGIE
PASSE PAR LA CONNAISSANCE DU MISSEL

Il est tout de même assez surprenant de constater qu’une majorité de prêtres ignorent les rubriques du Missel romain actuel et n’ont jamais lu la Présentation générale qui donne les règles à suivre pour qu’une Messe soit fructueuse. Un jeune prêtre témoignait qu’il avait “appris” à célébrer la Messe en deux heures, trois semaines avant son ordination. Pour conduire une voiture et ne pas aller dans le fossé, il faut connaître le code de la route... Or aujourd’hui, dans l’Eglise, on admet facilement qu’un prêtre puisse célébrer une Messe s’il ne connaît pas les règles liturgiques à respecter.
Malheureusement, encore trop de prêtres et de fidèles considèrent que les rubriques sont secondaires et qu’un climat fraternel et convivial suffit à faire une “belle messe”.
Pourtant, la plupart des prêtres diocésains - et même des évêques - estiment “bien célébrer” l’Eucharistie. Mais qu’en est-il dans la réalité ?
Il faut reconnaître que beaucoup d’abus et de contresens liturgiques n’apparaissent plus aux yeux des fidèles tellement ils sont entrés dans les habitudes, dans les façons courantes de célébrer les messes. Or, ces abus et ces contresens doivent impérativement cesser : un renouveau de l’Eglise ne peut passer que par un renouveau liturgique, c’est-à-dire une prise de conscience de ce qu’on doit faire et de ce qu’on ne peut pas faire pour mettre correctement en œuvre une célébration.
En effet, c’est par la liturgie que se façonne l’ “être chrétien”. C’est parce qu’il entre dans le mystère du rite que le fidèle ouvre son intelligence aux vérités de la foi de toute l’Eglise qu’il proclame dans le “Credo”. On devient chrétien par osmose, par influence de la liturgie sur l’esprit. Or, la liturgie ne peut être source d’évangélisation qu’à condition de refléter la foi de la l’Eglise et non les idées du moment de celui qui est à l’autel.
Dans ce sens, il est du devoir de tout prêtre de se former et de lire attentivement les normes liturgiques que donne la Présentation générale du Missel romain, sans considérer à l’avance que “c’est connu” ou que “ce n’est pas le plus important”. Cette lecture est vivifiante pour la spiritualité et permet de recentrer le prêtre sur l’essentiel de sa vie et sur le sens de ce qu’il fait lorsqu’il est à l’autel, à savoir la célébration des saints Mystères.
Un religieux, spécialiste en liturgie, aime répéter que “la liturgie est crucifiante”. En effet, se conformer en tous points aux indications du Missel est une école de sainteté car cela oblige à renoncer aux caprices de la pastorale locale et au désir d’adapter le rite à sa sensibilité.
L’Eglise demande expressément à ses fils de célébrer selon les règles qu’elle donne, sans ajouter, supprimer ou modifier quoi que ce soit... sauf - nous dit S. Jean-Paul II - lorsque, dans une situation particulière indépendante de soi, on ne peut vraiment pas tout respecter. Mais quelles que soient les circonstances, le prêtre doit impérativement s’effacer pour laisser place au Christ, centre de toute célébration.
La liturgie restaurée par le bienheureux pape Paul VI a retrouvé la noblesse et la simplicité qui caractérisent le rite romain. La simplicité - qui n’est ni la désinvolture ni la banalité mais l’absence de lourdes complications inutiles - ouvre la porte du Mystère de notre foi et devient source de sanctification pour les fidèles.
A l’inverse, une façon laxiste de célébrer, la banalisation d’abus liturgiques, l’introduction systématique d’improvisations et de nouveautés inconvenantes suscitent des débats et des divisions au sein de l’Eglise, aussi bien parmi les prêtres que parmi les fidèles. Et le sujet qui revient généralement sur le tapis est celui de la “forme ordinaire” et de la “forme extraordinaire” de l’unique rite romain.
Depuis le Motu proprio “Summorum Pontificum” de Benoît XVI - qui n’a pas été abrogé sous l’actuel pontificat -, tout prêtre peut célébrer librement selon l’une ou l’autre forme, à la condition de ne pas préférer la “forme extraordinaire” dans un esprit d’opposition à la réforme liturgique voulue par Vatican II.
Cette possibilité de choix suscite à juste titre de nombreuses questions. En effet, selon quels critères choisir et/ou préférer une forme plutôt que l’autre ? Une forme est-elle meilleure que l’autre sur le plan de la foi ? La réforme liturgique voulue par Vatican II était-elle nécessaire ou était-elle une erreur ? A-t-elle été bien comprise et est-elle partout bien appliquée ?
A considérer la situation globale de l’Eglise, on peut affirmer que la majorité du clergé célèbre dans la forme “ordinaire”... en la respectant plus ou moins bien. Une minorité, regroupée dans divers instituts ou communautés de tendance dite “traditionnelle” (terme qui ne veut rien dire ici puisque toute l’Eglise est par essence “traditionnelle”) célèbre dans la forme “extraordinaire”. Utiliser le mot “minorité” n’est pas un jugement, mais une réalité (reconnue par le Pape Benoît XVI) puisque ces divers instituts ne regroupent que quelques centaines de prêtres sur les quatre cent mille que compte l’Eglise catholique.
La forme “ordinaire” de la Messe (appelé par certains la “Nouvelle Messe” ou la “Messe moderne” ou même la “Messe protestante”...) est malheureusement connue plus par les abus et les déformations qui la caractérisent que par sa dignité et sa fidélité aux enseignements de l’Eglise. En effet, qui n’a jamais assisté à ces caricatures de liturgie où l’on se retrouve pour gonfler des ballons, pour faire des photos, pour exposer des panneaux en frigolite, pour applaudir, pour coller des petits papiers multicolores, pour faire une ronde autour de l’autel, pour supporter les agitations et les bavardages intempestifs de “mamies bigoudis” et de “sœurs brushing” qui ne semblent trouver d’intérêt à aller à l’église que s’il y a un pupitre et un micro ? Ces abus, ces déformations de la liturgie, ces encombrements des messes paroissiales ne doivent pourtant pas occulter les précisions et les enseignements que donne le Missel dans son édition typique et qui permettent que la liturgie soit partout célébrée dignement.
Malheureusement, beaucoup d’abus sont maintenant bien ancrés tant dans les pratiques que dans les mentalités et les déraciner semble impossible. Benoît XVI l’a constaté ; le Cardinal Sarah le constate... Mais est-ce parce que les abus paraissent généralisés que la forme “ordinaire” de la liturgie romaine est mauvaise et doit être condamnée ? Les abus existaient bien avant 1962 : il suffit le lire les rappels à l’ordre que faisaient certains évêques et entendre les Anciens qui se souviennent des Messes du matin expédiées en 18 minutes par des prêtres débitant les prières à la vitesse grand V ou bien des grand’messes où les fidèles arrivés un peu l’Evangile se tassaient au fond de l’église pour pouvoir repartir à l’ “Agnus Dei”... Pour autant, de telles pratiques ne jettent pas le discrédit sur le missel dit “de Saint Pie V”. Elles sont à déplorer, tout comme les abus actuels.
Aujourd’hui, il n’est plus possible d’occulter la restauration liturgique voulue par le dernier Concile. A moins d’accepter de verser dans une sorte de schizophrénie, on ne peut pas faire comme si rien n’avait changé : qu’on le veuille ou non, la forme de la liturgie voulue par Vatican II fait désormais partie de la vie de l’Eglise.
Le rejet, explicite ou implicite de la Messe restaurée par le Pape Paul VI ne fait que diviser l’Eglise d’une part en “progressistes” qui, en persistant dans leur volonté d’ignorer et d’outrepasser les règles liturgiques, légitiment et ancrent les abus, et d’autre part en “traditionnalistes” qui défendent une Messe fixée dans une forme qu’ils imaginent définitive alors qu’historiquement parlant, elle n’a existé sous sa forme achevée qu’en de rares endroits : cathédrales, monastères, grandes paroisses.
Nous ne devons jamais oublier que c’est l’Eglise et elle seule qui est responsable de “notre” liturgie. Lorsqu’elle l’a estimé nécessaire, elle a, par la voix des papes, procédé à des “dépoussiérages”, à des “améliorations”, à des “corrections”, à des “précisions”. Ainsi, au cours des siècles, certaines pratiques sont apparues, d’autres ont disparu, d’autres encore ont été exagérées et ont donné naissance à des “excroissances rituelles” qui risquaient de faire porter l’attention des fidèles sur ce qui devait demeurer secondaire. Nier ces évolutions relève d’une méconnaissance de l’histoire et du sens profond de la liturgie. Et se baser sur cette méconnaissance pour rejeter la liturgie restaurée à la suite de Vatican II sous prétexte qu’elle contient des imperfections ou que des prêtres la célèbrent mal, c’est s’ériger en juge de l’Eglise et faire du “protestantisme à l’envers”.

Texte inspiré d’une étude publiée sur le blog “
Liturgie romaine”.

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UN DOCUMENT EXCEPTIONNEL : L'INTERVENTION DE DOM WALLNER
“QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE ET QUE LE PROFANE DEVIENT SACRE”

Pour lire le texte, cliquer ici : QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE

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PRIVEE DE BEAUTE, LA LITURGIE EST MORTE
d'après D. von Hildebrand

Beaucoup de catholiques affirment que le besoin de revêtir la liturgie de beauté, de la célébrer dans un contexte de beauté, est contraire à la pauvreté évangélique. Or, les catholiques qui disent cela confondent généralement la pauvreté évangélique avec le prosaïsme quotidien, avec cette banalité de tous les jours qu’on retrouve à peu près partout et qui est une caractéristique du monde moderne, consumériste.
Ils négligent complètement le fait que remplacer la beauté par le confort - avec le luxe qui l’accompagne si souvent - est bien plus contraire à la pauvreté évangélique que ne pourrait jamais l’être la beauté, même en ses aspects les plus exubérants qui, par exemple, on marqué le goût baroque. La notion fonctionnaliste, extrêmement ambiguë, du superflu, n’est qu’une excroissance de l’utilitarisme qui se remarque dans l’architecture et le mobilier liturgique de certaines églises ou cathédrales modernes comme, par exemples, celles de Créteil ou d’Evry pour ne citer que celles-ci. Cette notion du dépouillement liée au fonctionnalisme est en totale contradiction avec la parole du Seigneur : “L’homme ne vit pas seulement de pain”. Saint François d’Assise qui, dans sa propre vie, pratiquait une pauvreté évangélique poussée à l’extrême, n’a jamais dit que les églises devaient être sèches, nues et sans beauté. Bien au contraire, l’église, l’autel, les vases et les vêtements liturgiques n’étaient jamais beaux à ses yeux pour honorer le Seigneur et célébrer sa divine majesté. Et l’on peut dire la même chose du Saint Curé d’Ars ou de Sainte Thérèse d’Avila (1).
C’est donc une contradiction ridicule - et même, d’un certain point, anti-évangélique ! - que de négliger, au nom de la pauvreté, les églises les plus précieuses du point de vue artistique pour les remplacer, généralement à grands frais, par des édifices cultuels nus destinées à abriter des célébrations quelconques, sans relief ni beauté. Ce n’est pas la beauté et la magnificence des églises et du culte qui est incompatible avec l’esprit de pauvreté et qui scandalise les pauvres, mais plutôt le luxe et le confort inutiles dont on abuse aujourd’hui. Les prêtres qui prêchent la pauvreté évangélique et souhaitent y revenir, devraient réfléchir sur le fait qu’on trouve dans certains “palais” épiscopaux ou “maisons diocésaines” les équipements multimédias les plus modernes et les salons les plus confortables. Boire, fumer, multiplier les réunions (souvent inutiles) est nettement plus contraire à la pauvreté évangélique que veiller à la beauté des sanctuaires et à la dignité du culte divin.
Par ailleurs, tandis qu’on prétend revenir à la pauvreté en construisant des églises dépouillées et en célébrants des liturgies minimalistes truffées de chants non pas “pauvres” mais “indigents”, on construit dans certains diocèses des bâtisses à usage communautaire, pourvues de tout un équipement souvent aussi luxueux qu’inutile. Tout ça au nom de l’entraide sociale et de l’esprit de communauté... Ces aménagements sont non seulement en contradiction évidente avec la pauvreté évangélique, mais favorisent en outre un esprit mondain : certains “espaces de convivialité”, comme on dit, dégagent une atmosphère de mollesse malsaine en réussissant le tour de force d’être à la fois onéreux, laids, et propices à ce laisser-aller qu’on trouve même dans certaines célébrations liturgique tant il est devenu un symptôme de l’homme contemporain.
Les arguments de ceux qui prêchent pour la pauvreté des églises prennent parfois une autre forme : il n’est pas rare d’entendre des prêtres affirmer que la messe est quelque chose d’abstrait, de difficile à saisir pour les fidèles d’aujourd’hui, et que pour cette raison les églises et les autels doivent être dépouillés pour permettre d’aller à l’essentiel. Ceux qui tiennent de tels propos oublient tout simplement qu’en réalité, la liturgie est d’abord la mise en acte visuel et auditif d’un mystère prodigieux qui dépasse notre compréhension rationnelle, mais elle n’est absolument pas quelque chose d’abstrait et d’insaisissable.
L’abstrait est spécifiquement rationnel et opposé au réel, au concret, à l’individuel. Le monde surnaturel, par contre, dont la liturgie se veut l’expression, et qui nous est enseigné par la Révélation, transcende le monde du rationnel mais ne comporte pas la moindre contradiction avec le rationnel et le réel. Par conséquent, la liturgie est une réalité concrète au suprême Le vrai pouvoir et l’importance existentielle de la liturgie sont dus précisément au fait qu’elle n’est aucunement abstraite et qu’elle ne s’adresse pas seulement à notre intellect ou à la simple foi, mais qu’elle parle au contraire à la personne humaine tout entière de mille façons différentes. Elle plonge le croyant dans l’atmosphère du Christ et de son Eglise par tout ce qui lui est propre et doit être respecté : la beauté sacrale et la splendeur des sanctuaires, la couleur et le drapé des vêtements liturgiques, la noble simplicité des rites, le style de sa langue, la dignité des ministres de l’autel, la profondeur du chant grégorien...
Ceux qui veulent des liturgies dignes dans des sanctuaires beaux sont souvent accusés de verser dans un esthétisme inutile ou de ne se préoccuper de ce qui n’est pas l’essentiel, à savoir le mystère de l’Eucharistie. Si ceux qui profèrent de telles critiques veulent simplement dire que l’Eucharistie est infiniment plus important que quoi que ce soit d’autre, ils ont raison. Au fond, seules sont essentielles les paroles de la consécration ; peu importe où est célébrée la messe et comment sont habillés les prêtres ; peu importe la qualité de ce qu’on chante et peu importe si le célébrant reste fidèle aux textes liturgiques ou s’il les change un peu... beaucoup...
Mais si ceux qui profèrent de telles critiques veulent dire que le sanctuaire, l’autel, les habits, le chant, la tenue, les oraisons... sont des détails, alors ils se trompent lourdement. Il existe, en effet, un rapport étroit et significatif entre la nature intime d’une chose et son expression adéquate. Et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne la liturgie de façon générale et la messe de façon particulière.
L’apparence visible du mystère, le “visage” avec lequel il est présenté - c’st-à-dire célébré - joue un rôle primordial et ne doit pas être considéré comme pouvant être soumis à des changements arbitraires ou subjectifs même si la réalité exprimée est incomparablement plus importante que son expression.
Bien que le seul vrai thème des offices liturgiques - tous nécessairement centrés sur l’Eucharistie - soit l’évocation du Christ mort et ressuscité, on doit néanmoins, et dans la mesure où cette vérité théologique apparaît comme une évidence, attacher une grande importance à l’atmosphère sacrale qui doit se dégager des paroles, des gestes, de la tenue, des chants et du sanctuaire lui-même où se déroule une célébration.
Alors que le gnostique méprise la matière qui, pense-t-il, emprisonne son âme, le chrétien, lui, sait et comprend que les attitudes spirituelles doivent aussi s’exprimer dans nos comportements extérieurs, dans nos gestes, dans notre langage, dans ce que l’art réalise de plus achevé. La liturgie a été totalement imprégnée de ce principe tout au long des siècles.
De même, l’église où se déroule la liturgie ou bien la salle où a lieu une cérémonie officielle doit dégager une atmosphère correspondant à la profondeur et à la vérité de l’acte. Il est certain que la façon dont il est exprimé n’influe en rien sur la réalité du mystère célébré, mais il est néanmoins important qu’il lui soit donné une expression adéquate.
On se trompe, par conséquent, si l’on pense que la beauté dans une église ou dans une liturgie pourrait distraire les fidèles et les détourner du vrai thème des mystères célébrés jusqu’à les préoccuper de ce qui n’est que secondaire et superficiel. Ceux qui clament que l’Eglise n’est pas un musée et que, par conséquent, sa liturgie doit se détacher de cette beauté à laquelle on faisait attention avant le Concile sont incapable de mesurer l’impact que peut avoir une expression belle et appropriée de la gloire rendue à Dieu ; et par conséquent, ceux-là manifestent leur totale incompréhension de la nature humaine. Tout en se disant attentif à rendre la liturgie intéressante et accessible aux croyants, ils demeurent enfermés dans leurs idées abstraites et uniquement “autoréférentielles”. Ils oublient une chose capitale : que la beauté vraie, authentique, contient un message qui élève l’âme : “A la vue de la beauté, il pousse des ailes à l’âme”, disait Platon.
La beauté sacrale, celle qui sied à la liturgie, n’est jamais une beauté indépendante, n’est jamais une beauté prise pour elle-même comme c’est le cas pour une œuvre d’art. En tant qu’expression, la beauté qui orne l’action liturgique a une fonction subordonnée par rapport à ce qu’elle exprime. Voilà pourquoi affirmer que la liturgie doit toujours être belle et célébrer avec dignité n’est en aucun cas le signe d’un esthétisme visant à déformer la religion ; c’est, au contraire, le signe que l’on possède le sens aigu de la valeur spécifique qui doit résider dans toute expression adéquate - “digne et juste” - de la foi.
Parfois, l’iconoclastie se colore d’utilitarisme : au lieu d’accuser la beauté que doit avoir la liturgie de distraire les fidèles de l’essentiel, on enseigne qu’il faut renoncer à la beauté - ou du moins apprendre à s’en passer - car elle n’est pas indispensable. Or une chose n’a pas besoin d’être indispensable pour acquérir une valeur. C’est, par exemple, le cas pour le bibelot posé sur un meuble et qui ne sert à rien mais auquel on est très attaché. Le principe fondamental de la surabondance dans toute création et dans toute culture apparaît précisément dans les valeurs qui ne sont pas indispensables pour une fin déterminée. La beauté de la nature qui nous entoure, par exemple, n’est pas indispensable à son fonctionnement, pas plus que la beauté d’une salle de bain n’est indispensable pour prendre une agréable douche. Mais la valeur de la beauté dans la nature et dans une salle de bain n’est pas diminuée par le fait qu’elle est quelque chose de plus dont la surabondance dépasse, transcende la simple utilité.
La beauté et l’atmosphère sacrale d’un sanctuaire et d’une liturgie ne sont pas seulement précieuses et valables en elles-mêmes en tant qu’expression convenable de l’acte d’adoration : elles ont aussi une grande importance pour la formation de l’esprit religieux et l’épanouissement de l’âme des fidèles.
Dès avant le Concile, et également pendant, les adeptes du “mouvement liturgique” n’ont cessé de mettre en garde contre les prières et les cantiques insipides (et Dieu sait qu’on en a composés après Vatican II et qu’on continue à en chanter !), ainsi que contre les liturgies banalisées ; ils ont toujours souligné les dangers d’une pastorale qui, en favorisant le relâchement de la tenue et en mettant la beauté et la dignité au second plan, déforment l’attitude religieuse des fidèles car elle les plonge dans une atmosphère où le visage du Christ apparaît obscurci et défiguré.
Dans et par la liturgie, nous louons Dieu et nous lui rendons grâce (cf. chant du “Gloria”) ; nous participons au sacrifice et à la prière que le Christ adresse à son Père. En nous donnons de pouvoir prier Dieu avec le Christ - “par Jésus le Christ notre Seigneur”, dit encore la liturgie -, toute célébration joue un rôle décisif dans notre transformation en Jésus. Et ce rôle de transformation ne s’accomplit pas seulement à travers la partie surnaturelle de la liturgie : il appartient aussi à sa forme, à sa beauté sacrale telle qu’elle apparaît dans les paroles et la façon de les chanter, dans les vêtements liturgiques, dans la tenue des ministres, dans la beauté des vases sacrés, dans la retenue dans les attitudes, dans le silence, dans l’agencement du sanctuaire... Méconnaître cela dénote un esprit frustre, médiocre et peu réaliste, en même temps qu’une dramatique méconnaissance du rôle capital que joue la liturgie dans la vie de l’Eglise, c’est-à-dire dans l’âme et le cœur des fidèles.
Un des principaux objectifs poursuivi par le “mouvement liturgique” puis par Vatican II sur la base des enseignements de S. Pie X (Motu proprio “Tra le sollicitudine”) et de Pie XII (Encyclique “Mediator Dei”) était de remplacer les prières et les cantiques médiocres qui avaient fleuri dans les célébrations liturgiques par les textes authentiquement liturgiques et par le chant grégorien. Il fallait aussi dépouiller la liturgie des couches successives de badigeon qu’elle avait reçu au cours du temps - surtout au XIXe siècle - et qui, selon le Pape Benoît XVI, empêchait de la voir sous ses véritables couleurs.
Aujourd’hui, dans les paroisses, on constate à la façon dont est célébrée la liturgie, qu’on a obtenu le contraire de ce qui était voulu et espéré : les Offices (Vêpres festives) ont quasiment disparu et ne reste bien souvent que la messe célébrée dans un contexte d’indigence et encombrée de chants et de mots qui parasitent la prière des fidèles. Ceux qui, dans les instances diocésaines, ont passé après Vatican II pour des “spécialistes de la pastorale liturgique” (beaucoup sont encore en poste), se sont employés à modifier arbitrairement la liturgie pour, disaient-ils, l’adapter à notre temps et en faire quelque chose de plaisant, de convivial. Ils ont incité les prêtres à célébrer exclusivement “face au peuple”, à supprimer le latin et le chant grégorien, à porter des vêtements qu’on croirait taillés tout exprès pour enlaidir les célébrations autant que ceux qui les revêtent, à encombrer les sanctuaires de la présence de fidèles chargés d’ “animer”, de chanter (souvent mal)... bref, de parasiter le culte rendu à Dieu. Ces succédanés souvent grotesques autant qu’infantilisants travestissent la liturgie infiniment plus que ce que la sensiblerie d’autrefois avait introduit dans les églises. Comme la souligné le Pape Benoît XVI, certaines formes de dévotion privée étaient indiscutablement déplacées au cours des célébrations liturgiques. Mais ce qu’on voit faire aujourd’hui (les messes sous des chapiteaux de cirque ou dans des salles de spectacles, les célébrations où règnent l’agitation et la désinvolture...) n’est pas seulement déplacé : c’est diamétralement opposé au sens profond et à l’atmosphère sacrale de la liturgie ! Ce qu’on voit faire aujourd’hui dans une majorité de messes paroissiales n’est pas qu’une déformation de la liturgie : c’est bien plus ! C’est un mouvement généralisé, orchestré, dont le but ou le résultat est de plonger les fidèles dans des ambiances spécifiquement mondaines qui les rendent imperméables au vrai sens de la liturgie et sourds à l’appel du Christ présent sur les autels.
Même quand la beauté liturgique est remplacée non pas par de vulgarité, mais par des images simplement neutres ou des pratiques insignifiantes, cette substitution a de graves conséquences pour la vie spirituelle des fidèles. En effet, comme cela a été dit plus haut, la liturgie reçue de l’Eglise est caractérisée par le fait qu’elle s’adresse à la personnalité de l’homme tout entière, qu’elle atteint le croyant en respectant son unité. Les croyants ne sont pas attirés au monde du Christ seulement par leur foi, seulement une heure le dimanche, seulement par des pratiques dominicales : ils le sont aussi lorsqu’ils sont élevés vers un monde supérieur par la beauté des sanctuaires, par l’atmosphère spécifique des célébrations liturgiques, par tout ce qui résulte de cette harmonie particulière qui se dégage de la beauté d’un autel et d’un chœur associée au respect des rites, à la profondeur des chants et à la bonne tenue des ministres. Même le parfum de l’encens joue, à ce niveau, un rôle important ! Ainsi, suivre toutes les voies qui peuvent nous ouvrir au sacré est à la fois profondément réaliste et authentiquement catholique : réaliste et catholique puisque c’est l’aide que nous donne l’Eglise pour élever nos cœurs et conduire la louange que nous adressons à Dieu.
Même la langue latine a une importance. S’il est vrai que l’usage des langues courantes “peut être utile” - comme le souligne la Constitution “Sacrosanctum Concilium” sur la liturgie - la liturgie célébrée en latin et chanté en grégorien conserve toute son importance et sa pleine efficacité. C’est la même Constitution “Sacrosanctum Concilium” qui le dit ! Dans son motu proprio “Tra le sollicitudine”, S. Pie XI, cité à de nombreuses reprises par les papes S. Jean-Paul II et Benoît XVI, déclarait que la messe en latin et grégorien permettait de “former la piété des fidèles”. Or une piété convenablement “formée” est une piété qui sait s’opposer à toutes les formes de désacralisation que l’on observe si souvent dans certaines façons actuelles de traiter la liturgie en général et de célébrer l’Eucharistie en particulier.
C’est faire preuve d’une incroyable suffisance doublée d’une prétention ridicule que de croire que l’on puisse remplacer la liturgie reçue de l’Eglise par quelque chose de mieux, de plus efficace au plan pastoral, de plus conforme à l’essentiel que doit signifier une célébration. Et cette prétention est particulièrement développée chez ceux qui reprochent aux liturgies dignement et fidèlement célébrées d’être d’un “triomphalisme” opposé à la pauvreté évangélique et à la simplicité : “simple” signifie “sans complications excessives et inutiles”, mais n’a jamais été synonyme d’ “indigence” ou de “loqueteux”... Ceux qui se contentent de ces actuelles liturgies appauvries qui sont devenues comme une norme postconciliaire qu’ils imposent aux fidèles, accusent généralement l’Eglise de manquer d’humilité et de charité lorsqu’elle revendique pour elle seule le privilège de détenir la plénitude de la Révélation divine qu’elle entend célébrer et transmettre par le moyen de liturgies soignées où la beauté doit avoir toute sa place. Ils ne voient pas qu’en critiquant ainsi l’Eglise, ils se montrent d’un orgueil risible puisqu’ils posent comme principe que l’irrévérence portée à la liturgie serait supérieure à son respect et que banaliser les célébrations serait mieux que veiller à leur donner un certain lustre.
On voit des célébrants qui s’autorisent à farcir les célébrations de formules et de gestes de leur cru et à remplacer les rites reçus de l’Eglise par des pratiques imaginées par les “comités théodule” qui fleurissent dans les diocèses et les secteurs interparoissiaux. Tout cela, disent-ils, parce qu’une certaine spontanéité rend les liturgies moins ennuyeuses. De telles pratiques non seulement anti-liturgiques mais de surcroît anti-catholiques donnent raison au philosophe allemand G.C. Lichtenberg lorsqu’il affirmait qu’un singe qui lirait les épîtres de Saint Paul n’y trouverait toujours que sa propre image.
Pour conclure, rappelons à ceux qui s’emploient à saboter la liturgie en la privant de sa dignité et de sa beauté, que dans le “Notre Père” qu’ils disent (au moins) à chaque messe, seule la demande “Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour” concerne le bien-être terrestre de l’homme : tout le reste se rapporte à Dieu, à son royaume, à sa gloire, au salut éternel de l’homme. N’est-ce pas là un enseignement capital qui devrait nous pousser à nous montrer toujours plus exigeants en matière de soin à apporter à la liturgie ?

(1) Cf. Sainte Thérèse d’Avila, Ma vie, 1572 : “J’avais lu dans un livre que c’était une imperfection de posséder des images travaillées avec art ; aussi ne voulais-je plus en avoir dans ma cellule. Déjà avant de l’avoir lu, il me paraissait plus conforme à la pauvreté de n’avoir que des images de papier, et c’est pourquoi je ne voulais plus en posséder d’autres. Or j’entendis, à un moment où je n’y pensais pas du tout, ces paroles du Seigneur : ce n’est pas une bonne mortification ; qu’est-ce qui est préférable, en effet, de la pauvreté ou de l’amour ? Puisque l’amour est préférable, ne te prive pas toi-même, et ne prive pas non plus tes Sœurs, d’une chose qui incité à l’amour. Le livre ne parle que de l’ornementation superflue et de la décoration trop abondante des images, et non des images elles-mêmes. C’est une ruse du malin de suggérer aux esprits égarés de se dépouiller de tous les moyens d’éveiller la dévotion, afin qu’ils se précipitent vers leur perte. Ma fille, les chrétiens fidèles doivent aujourd’hui plus que jamais pratiquer le contraire...”


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LES FAMILLES LITURGIQUES
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FAMILLES LITURGIQUES

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VERITATIS SPLENDOR ?
par Falk VAN GAVER

Si le beau est la splendeur du vrai, de quoi nos messes sont-elles le reflet ? Pas un dimanche sans que je ne subisse la liturgie, ou plutôt, l’absence totale de liturgie dans nos églises, que ce soit des paroisses, des sanctuaires, ou même des cathédrales ; que la messe soit célébrée par des évêques, des prêtres, des chanoines ou des curés de village, que l’assemblée soit chantante ou chevrotante, peuplée de têtes blondes ou de cheveux gris, blancs, violets, rien n’y fait : il n’y a pas de liturgie.
Et n’en déplaise aux « tradis », que la forme du rite soit ordinaire ou extraordinaire n’y change rien, ou guère, ou si peu. Tellement peu. Bien trop peu. Il n’y a dans tous les cas aucune liturgie. Ce n’est pas même le sens de la liturgie qui a disparu, sa compréhension, son expression. C’est la liturgie elle-même qui a disparu. Evanouie. Où est-elle passée ?
Il y a bien les rites qui demeurent, condition nécessaire à une liturgie, certes, mais suffisante ? Suffisante peut-être pour que le sacrement soit accompli, que le pain et le vin soit changés en Corps et Sang du Seigneur, certes, mais pour cela, un simple prêtre suffit, et peut le réaliser avec une miette et une goutte sur l’autel de ses mains, comme l’ont fait tant de presbytres emprisonnés, lagérisés, goulagisés, etc.
Mais pas suffisante pour qu’il y ait liturgie. Leitourgía, « service du peuple ». Nous avons des rites, certes, mais ce sont des textes, une trame, une ossature, un squelette, comme des ossements qui devraient prendre chair. Et incarnatus est.
Où le réalisme de l’incarnation dans ces chansonnettes pauvrettes ou ces hymnes émasculés ? Le rite est nu. Nous habillons ce mannequin de fils de fer diversement, au gré de la personnalité du pasteur, des goûts des « laïcs engagés », de l’éventuelle communauté présente, des bonnes volontés des uns et des autres, parfois agrémentées d’un brin de formation musicale. Bref, une distribution inégale, qui aboutit au mieux à quelque Arlequin coloré, marionnette quasi vivante et parfois entraînante - quoiqu’un Polichinelle bossu et grotesque, affligeant plutôt qu’amusant soit le plus souvent au rendez-vous -. Et au pire - mais n’est-ce pas le plus souvent le pire qui est certain ? -, à quelque Frankenstein difforme ou à sa monstrueuse fiancée, créatures dépareillées, chimères de cauchemar qui donnent des sueurs froides et font en pensée hâter l’Ite missa est.
Untel, théâtral, saura remplir sa nef comme une star de music-hall. Formidable. Que se passera-t-il quand il partira ? Quelques trop rares monastères ont su surmonter cette formidable rupture de tradition (dont les esprits amnésiques accuseront seulement le second concile du Vatican, le mal étant bien plus ancien), mais le chant qu’ils chantent, la liturgie qu’ils vivent et font vivre n’est pas celle des fidèles ordinaires – non que cette dernière doive être une pâle copie, une liturgie au rabais, bien au contraire !
Des courants plus récents, plus ou moins « charismatiques », misent sur l’émotion et l’excitation : si ces dernières sont d’éventuels effets extatiques de la liturgie, elles n’en sont pas le fonds.
D’autres démiurges créent de nouvelles liturgies ex nihilo, s’inspirant de diverses traditions, formidables patchworks cousus de fil blanc, nouvelles formes de vie dont certaines, peut-être, après quelques siècles d’évolution et de sélection naturelle, auront survécu, ayant dévoré et dominé les autres dans une sorte de darwinisme liturgique ? Gouzantinus Rex ? Où est le chaînon manquant ? Quelques Don Quichotte, bravant les moulins à vent cléricaux, tentent bien de faire revivre ce qu’est une liturgie, mais relégués le plus souvent dans l’archéologique ou le para-monastique par les Sancho Pança qui hantent les couloirs des évêchés. Sans parler des légions de Bouvard et Pécuchet qui peuplent les diocèses de France et de Navarre, et dans lesquels chacun peut plus ou moins se reconnaître. Car chacun a son mot à dire, c’est la malédiction commune, puisque chaque célébration est artefact plutôt que don, que tradition.
Ainsi nous adorons, et encore plus souvent maudissons, l’ouvrage de nos mains. Tel des Midas maudits, profanes, séculiers, modernes, postmodernes, nous transformons tout ce que nous touchons en anti-liturgie, en golem qui nous détruit. Nous ne détaillerons pas les rites bâclés, les lectures massacrées, les antinomies musicales, les improvisations clownesques et autres ossements desséchés. Seul un Dieu pourrait encore nous en sauver.
La liturgie est le cœur de la vie chrétienne. Le poumon de la vie paroissiale. Le sang de la vie ecclésiale. Le sommet et la source. Toute nouvelle évangélisation, toute réévangélisation se fracassera contre le mur d’airain de l’absence de liturgie. Contre la grisaille, la laideur et la tristesse de nos célébrations, ou leur joie factice. « Venez et voyez ! » Quoi ? « Circulez, y a rien à voir ! »
Comment se fait-il que nombre de catholiques latins ne se sentent, enfin, vraiment, chez eux que dans les liturgies orientales, et ne deviennent pas maronites, syriaques ou melkites que par absence d’une communauté locale ? Que certains passent du côté de l’orthodoxie ? Orientale lumen ?
Que faire ? Comment faire ? Fonder des scholae cantorum diocésaines ? Promouvoir activement le chant sacré dans les paroisses ? Former des chœurs, des chantres pour chaque communauté ? Restaurer les anciens ordres mineurs, former des lecteurs - surtout des lecteurs ! -, des acolytes, des portiers ? Redéfinir la place du diacre dans la liturgie et systématiser le diaconat permanent - au moins un diacre par célébration pour assister le prêtre - ?
Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons continuer ce bricolage incohérent.
Car si le beau est la splendeur du vrai, de quoi la laideur est-elle le reflet ?

SOURCE : « La Nef » N°254 de décembre 2013.